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Rendre
hommage à Claude Chabrol dans un
festival Polar, quoi de plus naturel ?
Plus que tout autre metteur en scène
français, notre homme s'est fait
le chantre du genre, qu'il a servi dans
tous ses états : énigme,
suspense, affaires criminelles, serial,
chronique judiciaire, espionnage, adaptations
de maîtres du noir et de reines
du crime, de Georges Simenon à
Jean-Patrick Manchette, de Charlotte Armstrong
à Ruth Rendell, en passant par
Frédéric Dard, Nicholas
Blake, Ellery Queen, Hubert Monteilhet,
Patricia Highsmith, William Irish, et
même (pour la télévision)
de grands ancêtres comme Edgar Allan
Poe ou Pierre Souvestre et Marcel Allain
(Fantômas). Sur plus de cinquante
films, et cinquante ans de carrière,
deux tiers au moins relèvent du
polar. C'est d'ailleurs pour la revue
Polar que je l'ai rencontré pour
la première fois le 23 mai 1982.
Sur les écrans sortait sa magnifique
adaptation des Fantômes du chapelier
de Simenon. Et, bien sûr, nous avons
parlé de son amour pour le genre,
des raisons de ses choix. Ce à
quoi il répondit, en toute modestie
: " J'ai un vieux principe : essayer
d'éviter, dans la mesure du possible,
d'emmerder complètement quelqu'un
à défaut de le passionner.
Or, c'est bien le diable si on s'enquiquine
totalement à un polar : même
pas très bon, ça passe
"
" Ca passe ! " Mais encore ?
" Tout roman policier implique de
façon consciente d'abord une volonté
métaphysique, ensuite une humilité.
Ces deux choses sont presque une définition
de l'artiste. Pour dire " Je vais
faire un polar ", il faut être
humble. Les autres expliquent : "
Je vais faire un faux polar ", comme
les crétins qui disent qu'ils vont
faire " plus qu'un polar "
Pour faire un polar, il faut déjà
accepter de raconter une intrigue parfois
compliquée, de façon assez
claire. C'est beaucoup plus facile de
ne pas raconter d'histoires. Je suis frappé
par un point : ceux qui ne font pas les
choses croient toujours que la difficulté
n'est pas là où elle se
trouve. Par exemple, ce qui est très
facile, c'est de dire ce qu'on a à
dire. La difficulté, c'est de le
dire de façon : 1) compréhensible
pour les autres, 2) intéressante,
3) pour le public le plus large possible.
A partir de là, ça commence
à devenir coton. "
Qu'on me pardonne cette longue citation.
Mais elle en dit plus long que tout discours
sur l'attitude de Claude Chabrol vis-à-vis
non seulement du polar, mais du cinéma
et de la vie en général.
Vingt-cinq ans plus tard, il continue
d'avancer, toujours avec la même
humilité. Il affirme ne pas avoir
d'ego (ce qui est vrai), mais ça
ne l'empêcha pas d'avoir des idées
précises sur l'évolution
du septième art, avec des films
dont les storyboards sont " faits
" par des ordinateurs, lesquels font
aussi les plans de travail d'uvres
dont, très souvent, les héros
sont des robots ou autres machines. "
On ne peut pas dire que ça s'humanise
", dit-il avec un sourire. Pour lutter
contre cette " déshumanisation
", il a une véritable boulimie
de lectures et de films. Notamment de
vieux films, qui le confirment dans ses
idées sur ce que sont, ou devraient
être, le cinéma et la mise
en scène. Il a intitulé
le livre d'entretiens que nous avons fait
en 1999 " Un jardin bien à
moi ", en référence
à un poème d'Andrew Marvell
(" J'ai un jardin bien à moi,
mais j'y ai semé tant de lys et
de roses qu'on le croit parfois une forêt
sauvage ".)
C'est de ce jardin " bien à
lui " que j'extrais sa définition
de la mise en scène : " Il
y a un élément d'espace,
un élément de rythme et
un élément humain. Il faut
concilier les trois : faire se déplacer
des gens dans l'espace, selon un rythme
déterminé, de telle façon
que cela souligne leur humanité.
"
On ne saurait rêver plus belle conclusion.
François Guérif
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