PORTRAIT
 
Claude Chabrol parrain du Salon 2006
Parrain du salon 2006 : l'honorable Claude CHABROL
Rendez-vous le samedi 2 décembre 2006 à 14H pour une rencontre avec le public et à 16H pour le débat sur " l'ivresse des pouvoirs "


Claude CHABROL :
l'évidence du cinéma noir

Rendre hommage à Claude Chabrol dans un festival Polar, quoi de plus naturel ? Plus que tout autre metteur en scène français, notre homme s'est fait le chantre du genre, qu'il a servi dans tous ses états : énigme, suspense, affaires criminelles, serial, chronique judiciaire, espionnage, adaptations de maîtres du noir et de reines du crime, de Georges Simenon à Jean-Patrick Manchette, de Charlotte Armstrong à Ruth Rendell, en passant par Frédéric Dard, Nicholas Blake, Ellery Queen, Hubert Monteilhet, Patricia Highsmith, William Irish, et même (pour la télévision) de grands ancêtres comme Edgar Allan Poe ou Pierre Souvestre et Marcel Allain (Fantômas). Sur plus de cinquante films, et cinquante ans de carrière, deux tiers au moins relèvent du polar. C'est d'ailleurs pour la revue Polar que je l'ai rencontré pour la première fois le 23 mai 1982. Sur les écrans sortait sa magnifique adaptation des Fantômes du chapelier de Simenon. Et, bien sûr, nous avons parlé de son amour pour le genre, des raisons de ses choix. Ce à quoi il répondit, en toute modestie : " J'ai un vieux principe : essayer d'éviter, dans la mesure du possible, d'emmerder complètement quelqu'un à défaut de le passionner. Or, c'est bien le diable si on s'enquiquine totalement à un polar : même pas très bon, ça passe… "
" Ca passe ! " Mais encore ? " Tout roman policier implique de façon consciente d'abord une volonté métaphysique, ensuite une humilité. Ces deux choses sont presque une définition de l'artiste. Pour dire " Je vais faire un polar ", il faut être humble. Les autres expliquent : " Je vais faire un faux polar ", comme les crétins qui disent qu'ils vont faire " plus qu'un polar " … Pour faire un polar, il faut déjà accepter de raconter une intrigue parfois compliquée, de façon assez claire. C'est beaucoup plus facile de ne pas raconter d'histoires. Je suis frappé par un point : ceux qui ne font pas les choses croient toujours que la difficulté n'est pas là où elle se trouve. Par exemple, ce qui est très facile, c'est de dire ce qu'on a à dire. La difficulté, c'est de le dire de façon : 1) compréhensible pour les autres, 2) intéressante, 3) pour le public le plus large possible. A partir de là, ça commence à devenir coton. "
Qu'on me pardonne cette longue citation. Mais elle en dit plus long que tout discours sur l'attitude de Claude Chabrol vis-à-vis non seulement du polar, mais du cinéma et de la vie en général. Vingt-cinq ans plus tard, il continue d'avancer, toujours avec la même humilité. Il affirme ne pas avoir d'ego (ce qui est vrai), mais ça ne l'empêcha pas d'avoir des idées précises sur l'évolution du septième art, avec des films dont les storyboards sont " faits " par des ordinateurs, lesquels font aussi les plans de travail d'œuvres dont, très souvent, les héros sont des robots ou autres machines. " On ne peut pas dire que ça s'humanise ", dit-il avec un sourire. Pour lutter contre cette " déshumanisation ", il a une véritable boulimie de lectures et de films. Notamment de vieux films, qui le confirment dans ses idées sur ce que sont, ou devraient être, le cinéma et la mise en scène. Il a intitulé le livre d'entretiens que nous avons fait en 1999 " Un jardin bien à moi ", en référence à un poème d'Andrew Marvell (" J'ai un jardin bien à moi, mais j'y ai semé tant de lys et de roses qu'on le croit parfois une forêt sauvage ".)
C'est de ce jardin " bien à lui " que j'extrais sa définition de la mise en scène : " Il y a un élément d'espace, un élément de rythme et un élément humain. Il faut concilier les trois : faire se déplacer des gens dans l'espace, selon un rythme déterminé, de telle façon que cela souligne leur humanité. "
On ne saurait rêver plus belle conclusion.

François Guérif